Pages

dimanche 6 juillet 2014

Le joug qui nous attelle au Vivant (Mt 9, 18-26)

« Prenez sur vous mon joug, nous dit Jésus, il est facile à porter. » Depuis que les attelages de bœufs ont été remplacés par les tracteurs, on ne voit plus de joug, cette pièce de bois posée sur le cou des animaux de trait pour les lier.
     Si l’on s’intéresse à l’étymologie, nous découvrons que la racine du mot joug signifie relier, unir ; on retrouve cette racine dans conjugal. Le joug fait tenir ensemble, met en alliance.

  Le joug peut peser sur nos épaules, mais quand on est deux, côte à côte, il répartit le poids et accroît la force. Il procure de l’aide et du réconfort. Il permet d’agir en tandem, de collaborer plus efficacement, de s’aimer de manière plus proche et plus forte.

Etre attaché au Christ qui nous conduit au Père
Pour les prêtres, l’étole initialement symbolise ce joug. Joug de la responsabilité de pasteur que nous choisissons de porter avec le Christ. Attaché à lui le Bon berger pour conduire son troupeau.
Pour reprendre une autre image (montagnarde) : être attelé à Jésus, c’est comme être encordé à lui dans une randonnée en haute-montagne. S’attacher au Christ ce n’est pas perdre sa liberté mais c’est pouvoir aller plus loin et plus haut avec celui qui est le premier de cordée, qui non seulement connaît le chemin mais qui est le chemin vers le Père : « Tout m'a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »

Après 10 ans de sacerdoce, c’est peut-être ainsi que je pourrais définir ma vocation de prêtre. C’est en étant profondément enraciné en lui, attaché à lui que nous pouvons, nous les prêtres, conduire à Jésus et Jésus vers le Père, dans ce cœur du Père où nous trouvons la PAIX.

Témoin de la consolation et de la tendresse du Père
Et à l’époque de la crise, des « burn out » et d’une société où « la fatigue d’être soi » est de plus en plus pesante pour chacun, il est bon d’entendre Jésus nous dire « venez à moi vous tous qui peinez sous poids du fardeau, et je vous procurerez le repos ». OUI ! Jésus appelle tous ceux qui peinent sous le poids des maladies, de la souffrance, des soucis ; ceux qui ploient sous le fardeau des échecs, des péchés, de la culpabilité ! Les blessés de la vie et de l’amour. Et Jésus veut nous procurer le repos en nous attachant à lui comme le naufragé à la bouée de sauvetage. Au milieu des tempêtes de la vie, le joug qui nous relie à Jésus nous rattache à la vie.

Nous les prêtres nous sommes les témoins de ce salut. En offrant, au nom de Jésus, le pardon, la nourriture du Pain de vie (Eucharistie), le sacrement des malades, nous sommes témoins de ce bon berger, témoins de la miséricorde de Dieu, doux et humble de coeur.

Le jour de mon ordination, il y a dix ans, Mgr Vingt-Trois m'avait dit ces mots très fort qui prennent sens aujourd'hui : "le ministère auquel nous sommes consacrés est d'abord un ministère de libération et de délivrance. Nous sommes envoyés pour être témoins de la miséricorde et de la tendresse de Dieu. Il nous console comme une mère console son enfant et nous investis de l'Esprit consolateur. Nous devons aussi devenir source et tendresse pour l'humanité souffrante".

Jésus, partenaire invisible de nos vies
Sur ce chemin de la vie chrétienne, nous sommes appelés à avancer dans la foi : c’est-à-dire à croire sans avoir vu. C’est aussi ce que suggère l’image du joug ; lorsque deux animaux de trait sont attelés ensemble, ils ne peuvent se regarder : leur yeux sont fixés sur l’objectif, sur l’horizon de la terre. Ils ne peuvent voir le « partenaire » avec qui il porte le poids du joug. C’est ce qui se passe parfois dans notre vie : il nous semble que le Seigneur est absent. Et pourtant il est là discret qui nous soutient dans nos épreuves. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits ».

En définitive le joug de Jésus, le joug qu’il portera jusque dans sa mort, c’est la croix. Aussi, en la prenant sa croix nous sommes liés à Jésus, enlacés à sa vie sur un même chemin. Si nous nous attachons à lui, Jésus, il ne nous lâchera jamais, il nous portera dans les bras du Père pour nous y reposer et reprendre Souffle.

Alors, attelés au Vivant, rendus doux et humbles de cœur comme lui, nous nous attelons à réconforter nos frères, bâtir la paix et semer la joie.


P. Jean-Emmanuel, homélie prononcée le dimanche 6 juillet 2014, cathédrale de Tours

lundi 17 février 2014

La transformation du cœur (Mt 6, 17-37)

« La charte du Royaume » : voilà comment nous pourrions qualifier le premier enseignement de Jésus sur la Montagne dans l’Evangile selon Saint Mathieu. Donner à goûter et à vivre le Royaume des cieux, voilà la mission de Jésus. Le cœur de son message. Et entrer dans le Royaume des cieux, n’est rien d’autre qu’ouvrir la porte du cœur de Dieu son Père. « Le cœur du Père,  Là est le jardin d’Eden et le buisson ardent. Là est la Terre promise avec toutes ses sources de vie. Là est le secret de l’Alliance et de toute réconciliation. Là est le Royaume dans tout son éclat » (Eloi Leclerc).

    La prédication du Royaume par Jésus est une invitation à nouer des relations nouvelles avec ceux que nous côtoyons et avec le Seigneur. Par le passé, Dieu avait offert aux hommes le don de la Loi. Cette Loi reçu par Moïse traçait un chemin vers la VIE en alliance avec le Seigneur. Mais les prophètes annonçaient déjà une autre Loi qui ne s’inscrirait plus cette fois sur la pierre mais dans le cœur.
     
    Dans le sermon sur la montagne, les prescriptions de la Loi de Moïse sont portées à un nouveau degré d’exigence qui tend à rapprocher l’attitude du cœur et le comportement du corps, c’est-à-dire à rendre à l’homme son unité. Jésus ne cherche pas à abolir la Loi reçue par Moïse sur la montagne du Sinaï, mais il vient ACCOMPLIR cette Loi en inscrivant l’Alliance dans le COEUR de l’homme. Cet accomplissement passe par un DEPASSEMENT de la Loi dans le sens d’une TRANSFORMATION RADICALE de la condition humaine. Il s’agit en effet pour Jésus d’aller jusqu’à la RACINE profonde de l’homme. Là même où le Mauvais/ l’Ennemi vient semer aussi sa mauvaise semence (Mt 13, 24-30). La Loi du Christ est un appel à la purification du cœur, c’est-à-dire de nos intentions et de nos désirs.

    Il vient donc interroger ce qui meut l’homme dans ce lieu, le CŒUR, où il pressent qu’il s’y joue la vérité de l’homme et son bonheur. Si la Loi de l’Ancien Testament commande de ne pas tuer, Jésus va plus profond en évoquant les pulsions de cette violence tapie en nous comme une bête sauvage qu’il nous faut « apprivoiser » et « humaniser» (cf. Caïn dans Gn 4,7). Car si ces pulsions de violence peuvent conduire l’homme jusqu’au meurtre, elles sont aussi à l’origine de ces paroles prononcées sous le coup de la colère qui atteignent et éteignent l’amour et la vie dans nos relations avec les autres. Combien de blessures, d’amertumes, de haines et de divisions entre les hommes viennent de ces pulsions de violence qui peuvent être destructrices. 

   « Tu ne commettras pas d’adultère », en citant cet autre commandement, Jésus réinterroge le lien amoureux entre l’homme et la femme. « Celui qui regarde une femme pour satisfaire son désir a déjà commis l’adultère dans son cœur ». Il ne s’agit pas pour Jésus de condamner les désirs profonds liés à la sensualité et à notre sexualité, mais d’être vigilant à ne pas laisser n’importe quel désir ou passion nous détourner du Bien et nous désunir.

   « Ne nous laisse pas entrer en tentation » : La nouvelle traduction du « Notre Père » peut nous aider à nous situer devant Dieu aujourd’hui. Oui, la tentation existe, elle fait partie de nos vies. Elle prend de multiples aspects et atteint toutes nos relations : mentir pour s’en sortir, ne pas être fidèle, convoiter ce qui n’est pas pour nous… mais le Seigneur peut être avec nous dans ces moments pour tenir notre oui, un oui qui entraîne d’autres oui et pour tenir un « non », expression de notre décision à renoncer à ce qui nous entraîne vers le Mauvais.

   L’entrée dans le cœur du Père ne se fait pas sans renoncement à un désir sans limite. Le don du Royaume ne s’accueille pas sans combattre nos désirs de richesses, de vaine Gloire et d’orgueil. La porte d’entrée de ce Royaume est bien les paroles des Béatitudes, placées es justement au début du Sermon sur la Montagne. Les attitudes d’humilité, de douceur, de paix et de miséricorde ouvrent le cœur du Père. 
     La prière du MEJ (Mouvement eucharistique des Jeunes) exprime ce que nous avons à décider chaque jour pour vivre le Royaume inaugurer par Jésus :
Apprends-nous Seigneur à te choisir tous les jours 
A redire ton OUI en chacun de nos actes
Donne-nous de te suivre sans peur  
Et de t’aimer plus que tout.
Rends-nous frères, toi qui nous as rassemblés  
Fais de nous les témoins devant tous
De ce que nous avons vu et entendu 
De ce que nous croyons et vivons 
Pour que tout homme avec nous

Reconnaisse en toi l’unique Seigneur.  Amen

Jean-Emmanuel, homélie prononcée le dimanche 16 février 2014, cathédrale de Tours

jeudi 23 janvier 2014

Nous mettre sous un même toit (appel à l'unité des chrétiens)

Voici la méditation de Frère Alois, à Strasbourg lors des rencontres européennes de Taizé
En cette semaine de prière pour l'unité des chrétiens, c'est une invitation à répondre à la prière de Jésus "qu'ils soient uns, pour que le monde croit que tu m'as envoyé" (Jn 17)

         Pendant l’année qui vient, nous allons nous demander : que devons-nous faire pour que l’Eglise soit davantage communion ? Tant de gens, souffrant du stress de l’existence quotidienne, cherchent un réconfort spirituel, ont une soif de paix intérieure. Que faire pour que, par sa vie, l’Église dégage mieux la source de l’Evangile où les gens puissent venir se désaltérer ?
        Nous voudrions tellement voir se dessiner cette image de l’Église que frère Roger décrivait par ces mots : « Quand inlassablement l’Église écoute, guérit, réconcilie, elle devient ce qu’elle est au plus lumineux d’elle-même, une communion d’amour, de compassion, de consolation, limpide reflet du Christ ressuscité. Jamais distante, jamais sur la défensive, libérée des sévérités, elle peut rayonner l’humble confiance de la foi jusque dans nos coeurs humains. »
        Pour que l’Église devienne toujours mieux ce lieu d’accueil et de communion, le temps n’est-il pas venu de faire de nouveaux pas concrets de réconciliation entre chrétiens séparés ? Des chrétiens réconciliés font entendre la voix de l’Evangile tellement plus clairement, dans un monde qui a besoin de confiance pour préparer un avenir de justice et de paix.
Actuellement, nous risquons de nous arrêter à une simple tolérance. Mais le Christ veut nous rassembler en un seul corps.
        
      Je voudrais alors trouver les mots justes pour demander aux chrétiens des différentes Églises : n’y a-t-il pas un moment où il faudrait avoir le courage de nous mettre ensemble sous le même toit, sans attendre que toutes les formulations théologiques soient pleinement harmonisées ?
N’est-il pas possible d’exprimer notre unité dans le Christ (qui, lui, n’est pas divisé), en sachant que les différences qui demeurent dans l’expression de la foi ne nous divisent pas ? Il y aura toujours des différences : certaines seront des sujets normaux de discussion, d’autres pourront même être un enrichissement. 

Faisons avec les chrétiens d’autres confessions tout ce qu’il est possible de faire ensemble, ne faisons plus rien sans tenir compte des autres.

        Pour faciliter cette démarche, nous avons à notre portée deux chemins. Le premier : dans une prière simple nous tourner ensemble vers le Dieu vivant. Le deuxième : nous retrouver ensemble dans le service des plus pauvres. Alors, vraiment, ainsi nous annonçons ensemble l’Evangile !
       En nous mettant sous le même toit, n’ayons pas peur que la vérité de l’Évangile soit diluée. Faisons confiance à l’Esprit Saint. Il ne s’agit pas de nous mettre ensemble pour être plus forts, mais pour être fidèles au Christ doux et humble du cœur. De lui nous apprenons que la vérité se fait entendre par l’humilité.

Le pape François ne nous indique-t-il pas la direction en mettant comme priorité pour tous l’annonce de la miséricorde de Dieu par nos vies ? Ne manquons pas le moment providentiel qui se présente pour exprimer la communion visible de tous ceux qui aiment le Christ.

Chercher comment rendre plus visible cette communion et, par là, devenir mieux capables de créer une nouvelle solidarité parmi les humains, ce sera aussi l’objectif de notre pèlerinage de confiance pendant l’année qui vient.
lundi soir 30 décembre 2013

samedi 14 décembre 2013

Les élections municipales: une chance pour le bien commun...

Les 23 et 30 mars 2014, auront lieu les élections municipales. Dans une déclaration rendue publique ce 11 décembre, le Conseil permanent de la Conférence des Évêques de France encourage les candidatures. Voici l'intégralité de cette déclaration. 

Conférences des évêques de France
Au nom des évêques de France, nous tenons à rendre hommage aux hommes et aux femmes impliqués dans la vie municipale. Ces élus de la proximité humaine et géographique, très attachés à leurs communes, quelles que soient leurs dimensions, sont parfois engagés depuis de longues années. 

Ils savent que, pour chacun d'entre nous, être enraciné en un lieu est une dimension essentielle de la vie personnelle et sociale. Beaucoup ont à coeur d'accueillir au mieux les nouveaux habitants.

Et quand le chômage ou la précarité touchent nos concitoyens, une vie locale harmonieuse favorise la dignité et la recherche d'emploi. Dans les cas de grande solitude, en particulier, la commune est souvent ce premier garant du lien social, avec les services aux personnes âgées, aux personnes fragiles ou en situation de handicap, en développant la vie associative, sportive et culturelle.

Une parole forte d'encouragement

C'est pourquoi nous souhaitons encourager fortement toutes les personnes qui projettent en 2014 de donner quelques années au service du bien commun. Qu'elles travaillent à l'échelle de la commune, de la communauté de communes ou d'agglomération, qu'elles représentent la dimension locale dans les diverses structures de la vie départementale ou régionale, toutes seront invitées à participer à leur façon, à la construction d'une société fraternelle.

Pour les catholiques, en particulier, cette dimension fraternelle comporte un sens très profond. Elle enracine l'engagement pour le bien commun au coeur même de la source de leur foi. Comme le dit le pape François dans sa récente Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (§ 179), « la Parole de Dieu enseigne que, dans le frère, on trouve le prolongement permanent de l'Incarnation pour chacun de nous : 'Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait' (Mt 25, 40). Tout ce que nous faisons pour les autres a une dimension transcendante ».

Nous saluons l'implication des élus

En tant qu'évêques, par notre ministère, nous observons la richesse de la vie locale, particulièrement lors de nos visites pastorales. Les associations, les municipalités et les paroisses, sont souvent, notamment dans les petites communes rurales qui constituent l'immense majorité du tissu communal, les seuls lieux de lien social.

Nous savons, bien sûr, les difficultés auxquelles les élus doivent faire face. La crise économique, longue et coûteuse en emplois, en fermetures d'entreprises, la recherche des subventions et des dotations rendent difficiles les projets et les investissements municipaux. Les communes elles-mêmes sont touchées. L'intercommunalité est un degré qui, en période de crise, doit permettre une mutualisation équitable et réfléchie.

Mais nous savons l'énergie avec laquelle les responsables de l'action sociale mettent en oeuvre des initiatives nouvelles. Nous savons aussi leur volonté de servir la communauté territoriale tout entière. Nous savons encore l'attachement des maires à « leurs » églises, part essentielle du patrimoine communal, dont ils sont souvent les premiers à initier des restaurations. Pour tout cela, et bien d'autres actions des domaines si variés du développement local, nous saluons leur implication et condamnons les discours populistes répandant la suspicion contre toute représentation politique.

Face à l'individualisme, des hommes et des femmes soucieux de tous

La tendance à l'individualisme, à la perte du sens du bien commun et au rejet de l'autre, quand il est différent ou quand il vient d'ailleurs, nous inquiète. Souvent la peur puis la violence en sont les conséquences. Parfois même, des personnes ont le sentiment qu'elles ne sont plus accueillies là où, il y a quelques années encore, elles avaient toute leur place. 

Nous encourageons les candidatures aux élections municipales de 2014 des hommes et des femmes soucieux de tous, notamment dans les nouvelles générations. 

Forts de leur humanité, de leur disponibilité, forts aussi, s'ils en sont habités, de leur foi au Christ, ils pourront faire du nouveau, en renversant les mentalités dans le sens de l'amour et de l'Évangile. 

Au service du bien commun, ils sauront allier aspirations individuelles, justice sociale, démocratie et paix. Notre pays en vaut la peine. Nous engageons à mettre en oeuvre, au niveau local, une vive attention à toutes formes de pauvretés et la conduite d'actions dynamiques et inventives pour le meilleur de la vie ensemble.

Que chaque citoyen, en allant voter, montre sa volonté de prendre sa part dans la recherche du bien commun.

Paris, le 11 décembre 2013

Mgr Georges PONTIER, Archevêque de Marseille, Président
Mgr Pierre-Marie CARRÉ, Archevêque de Montpellier, Vice-président
Mgr Pascal DELANNOY, Évêque de Saint-Denis, Vice-président
Cardinal André VINGT-TROIS, Archevêque de Paris
Mgr Jean-Claude BOULANGER, Évêque de Bayeux et Lisieux
Mgr François FONLUPT, Évêque de Rodez et Vabres
Mgr Jean-Paul JAMES, Évêque de Nantes
Mgr Hubert HERBRETEAU, Évêque d'Agen
Mgr Stanislas LALANNE, Évêque de Pontoise

Mgr Benoît RIVIÈRE, Évêque d'Autun, Chalon et Mâcon

mardi 19 novembre 2013

Comment vivre la fin du monde ? (Lc 21, 5-19)

« La fin du monde », voilà une question qui ne cesse de nourrir nos imaginaires et pour preuve, il n’est pas une année sans que sortent au cinéma plusieurs blockbusters américains sur le sujet ! Vous avez le choix de la menace qui anéantira l’humanité : une météorite (Armaguedon), un changement climatique (Le jour d’Après, 2012), une épidémie qui vous transforme en mort-vivants (Word War Z…) etc. 
Mais le problème c’est que ces films qui mettent en scène la fin du monde nous cachent paradoxalement la vraie question que chacun doit se poser : « comment vivre la fin du monde ? »
Etant donné que nous vivons dans un monde fini, nous ne pouvons nier le fait que la fin du monde est une certitude… comme notre propre mort d’ailleurs. Face à « cette fin », notre curiosité – qui est la même que les disciples de l’Evangile – pose davantage la question du « QUAND ? » alors que la vraie question EXISTENTIELLE que nous devons nous poser, à la suite de Jésus, c’est « COMMENT ? »

  1. La première manière c’est de la vivre de manière pessimiste, fataliste… Allumez la TV, vous y voyez : haines, émeutes, médiocrités, mensonges qui, par leur travail quotidien, semblent rogner l’assise du monde… C’est alors que nous sommes touchés par cette maladie de l’ « Aquoibonite »… notre joie se rétracte comme l’huitre au contact du citron. Nous voici pris au piège ; le piège de se croire des dieux ; en effet parce qu’il voit la détresse du monde dans d’insensés détails, le téléspectateur a la sensation d’être omniscient. Mais puisqu’il se trouve à mille lieues du drame, dans son canapé de salon, cette omniscience est privée de son autre corrélat divin : la toute-puissance. Du coup, ce sentiment d’omniscience renforce un sentiment de toute-impuissance. La culpabilité s’en mêle et le moelleux des coussins devient un banc d’accusés dévoilant notre mollesse et notre médiocrité… d’où le fatalisme et le pessimisme ambiant qui nous conduit à déprimer des malheurs du monde et à sacrifier notre joie de VIVRE !
  2. La deuxième attitude  - mais qui est intimement liée à la première – est celle de la jouissance de l’instant présent. Dans ce cas, on cherche à oublier cette « fin » inquiétante en se divertissant (cf. Blaise Pascal). C’est un peu comme en 1940 à Lisbonne. Saint Exupéry dans « Lettre à un otage » dépeint cette atmosphère. En pleine 2nde guerre M., de riches européens ont émigrés dans la ville portuaire fuyant le théâtre des opérations militaires… en décembre 1940, on y « jouait au bonheur », en faisant la fête, en se divertissant…, mais cette fête avait un goût pathétique. St Exupéry écrit « ces émigrants ce n’est point d’argent qu’ils manquaient, mais de densité ». Avouez que beaucoup des fêtes bien alcoolisées (pour ne pas dire plus) de notre société aujourd’hui peuvent être bien triste et pathétique…
Voici donc 2 attitudes : le pessimisme et la jouissance immédiate ; 2 attitudes qui vivent la fin du monde en FUYANT toute responsabilité, en refusant de VIVRE ce qu’il y a à vivre : la fin du monde.

Dans l’Evangile d’aujourd’hui, Jésus vient nous interpeller sur notre manière de vivre la fin du monde. Nous sommes au chapitre 21 de Luc, c’est-à-dire juste avant que Jésus entre dans sa Passion qui le conduira à sa propre fin. Face à l’éminence de sa propre mort, il veut préparer ses disciples à vivre la « fin du monde » que va inaugurer sa mort et sa résurrection.
Nulle trace dans les derniers propos de Jésus de ces deux attitudes que sont la résignation pessimiste ou le faux optimisme de la jouissance. Au contraire pour « vivre la fin du monde », Jésus invite à :
-          Prendre conscience et prendre acte que cette FIN du monde est arrivée et est déjà là c'est-à-dire ne pas la FUIR. … consentir à PERDRE jusqu’à sa propre vie A cause de Jésus)
-          S’engager ENSEMBLE dans le combat de la vie et de la foi sans PEUR. Car Il y a nécessairement un combat : résister, persévérer, c’est cela VIVRE ! la vraie vie avec toute sa densité ! Je suis sûr que le Père George Vandenbeusch qui vient d’être enlevé ne dit pas autre chose malgré l’épreuve qu’il vit avec ses amis, son diocèse…
Pourquoi ne pas s’effrayer et avoir peur ? parce que, dans la FIN, se cache aussi un nouveau commencement ! Jésus n’est pas un partisan de « l’extrémisme » - au sens où la fin du monde serait considérée comme  une « extrémité », un point final de l’histoire. Les derniers mots de Jésus sont « c’est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie ». Cette vie promise c’est celle qui jaillit du tombeau vide. La promesse anticipée par la Résurrection de Jésus.

            Pour vivre cette fin du monde… vivons la ensemble sans peur ;  
"Redressez-vous, levez la tête car votre rédemption approche".
P. Jean-Emmanuel Garreau, d'après l'homélie prononcée à la cathédrale de Tours, le dimanche 17 novembre 2013
pour aller plus loin : Martin Steffens, vivre ensemble la fin du monde, Salvator, 2012

mercredi 12 juin 2013

"Retrouver le sens de l’amitié"

" Les discussions autour de l’homosexualité nous invitent aussi à retrouver la force et le sens de l’amitié et de la chasteté. Les amitiés fortes ont toujours existé et existent encore, que ce soit entre hommes, entre femmes ou entre homme et femme. Aujourd’hui, les amitiés chastes sont dévalorisées au bénéfice d’une sorte d’injonction médiatique du « tout et tout de suite ». Dans une société fortement érotisée, où la transgression est parfois présentée comme un acte de courage sans égard au sens commun de l’existence, l’amitié chaste passe pour impossible ou trompeuse. Ainsi est construit de toutes pièces un schéma culturel qui appauvrit en fait les relations interpersonnelles et tout lien d’amitié fort est soupçonné de prendre une tournure sexuelle. L’attrait physique ou même le désir sexuel peuvent exister dans une relation d’amitié, mais les personnes peuvent aussi choisir de ne pas y céder, justement pour préserver et cultiver un lien d’amitié qui est un bien en soi. 
L’amitié s’appuie sur une distance bienfaisante des corps. Elle n’est ni possessive ni exclusive. Elle se nourrit de la présence gratuite de l’autre, de la richesse de son être. Toutes les personnes hétérosexuelles n’arrivent pas à vivre une relation d’amitié chaste avec une personne de l’autre sexe. Toutes les personnes homosexuelles n’arrivent pas à vivre une relation d’amitié chaste avec une personne du même sexe. Mais le fait que tous n’y arrivent pas ne dévalorise pas cette expérience. Celles et ceux qui vivent un tel lien d’amitié témoignent volontiers de la richesse qu’il représente et de l’importance qu’il revêt dans leur vie. Les liens d’amitié aussi comportent une ouverture sur les autres et ont une véritable fécondité sociale. Les personnes célibataires, les personnes vivant dans le célibat consacré peuvent témoigner d’une fécondité d’un autre ordre que l’engendrement. De telles expériences humaines risquent d’être balayées par un certain libertarisme. Il y a donc urgence à travailler à l’éducation relationnelle, affective et sexuelle des jeunes. Les chrétiens sont appelés à témoigner que d’autres façons de vivre les relations humaines sont possibles."

Prendre du recul

Faut-il se réjouir ou faut-il s’inquiéter ? Voilà bien le dilemme d’un certain nombre de chrétiens depuis quelques mois. L’arrivée de la gauche au pouvoir en France alors que la crise traverse toutes les économies occidentales et l’option contestable d’un gouvernement de mettre  une loi sociétale comme priorité gouvernementale ont mis le feu aux poudres. La droite qui se divisait dans des querelles de personnes fait front commun autour d’une urgence de salut public : le devenir de la famille. Des catholiques se réveillent et retrouvent une espérance en se mobilisant et en occupant le pavé. La patrie est en danger et les slogans fusent sans toujours appeler la réflexion et le débat. Au risque de paraître complice d’une décadence annoncée, il me semble utile d’inviter des croyants authentiques à prendre du recul.

La famille est plébiscitée dans les enquêtes d’opinion ; y compris par ceux qui n’ont vécu que des situations douloureuses et des blessures. Mais la famille est devenue lentement à géométrie variable. Personne ne se réjouit des fractures, divorces et autres recompositions. Nous savons tous qu’à trop valoriser l’amour, nous fragilisons l’union conjugale. Lieu de reconnaissances mutuelles, la famille est aussi lieu de violence. Nous savons bien que parfois une façade de respectabilité cache un vécu de souffrances. L’évolution des mœurs depuis cinquante ans conduit à accepter d’accompagner dans la compréhension et l’amour des situations naguère inacceptables. Je pense même qu’il est de la mission des chrétiens de proposer des espaces de paroles pour celles et ceux qui sont ainsi affrontés à l’échec et à l’incompréhension.

L’évidente affirmation de la norme peut blesser profondément ceux qui avancent sur des chemins de traverse. L’Evangile nous montre un Christ infiniment respectueux de la différence, puisqu’il n’est pas venu pour les justes, mais pour les pêcheurs… Certaines attitudes peuvent faire penser à l’arrogance des pharisiens entourant la femme adultère de leur certitude (Jean 8). Notre société a légalisé la vente des pilules contraceptives, l’avortement, le diagnostic prénatal, la procréation médicalement assistée avec sperme de donneur, l’adoption par des célibataires….Elle légalise le mariage pour les personnes homosexuelles (après le PACS). Sans introduire la notion ambivalente de « progrès », il nous faut reconnaître que cette évolution des mœurs peut interroger nos repères moraux sans nous conduire à la révolte sociétale. Nous vivons dans un monde ou le légal n’est pas le moral et tous les croyants doivent en être persuadés. Notre mission, à tous, est d’aider les consciences à se former.

Plus largement, nous pouvons repérer des évolutions qui inquiètent. La démocratie est pleine de limites, que le pouvoir médiatique ne fait qu’accentuer. Nous risquons de douter de tous les élus (tous pourris !), nous risquons d’entendre les sirènes de ceux qui prônent un pouvoir fort et un grand nettoyage des « écuries d’Augias ». Nous banalisons des thèses qui ont une empreinte historique indélébile : un antisémitisme rampant devant l’ « envahissement » de certains secteurs par des personnes au nom à consonance juive, la xénophobie qui a trouvé dans l’islam le danger récurrent de l’ennemi qui va nous submerger, la diminution des solidarités sous prétexte que l’état providence favorise la fainéantise, le jugement sur les fonctionnaires qui gaspillent l’argent gagné par d’autres catégories professionnelles…etc.

Un regard sur la situation mondiale peut nous aider à relativiser l’impression d’être dans un pays où tout est mal géré. Une compréhension des enjeux de la lente construction européenne peut nous conduire à ne pas toujours faire de Bruxelles le bouc émissaire des problèmes hexagonaux. Une mise en perspective historique peut favoriser une analyse de fractures françaises qui étonnent les observateurs étrangers. Dans tous ces chantiers, la foi chrétienne doit nous libérer de préjugés, de réflexes identitaires, de peurs irréfléchies et de crispations sociales. La vie en société (et donc la vie politique) est faite de compromis qui ne sont pas nécessairement teintés de compromissions. De quelle espérance sommes-nous les témoins dans ces temps troublés de crise mondiale ?

S’il est essentiel de devenir les veilleurs d’une écologie humaine, il faut donner à ce terme toute la force que les derniers papes lui ont donnée en mettant l’homme au cœur de la question sociale. Comment repérer les structures de péché qui enferment l’homme et font des ouvriers des variables d’ajustement, dans le grand « Monopoly » contemporain ? Comment interpeller nos gouvernements pour que les engagements à l’égard des pays pauvres (en particulier africains) soient tenus ? Comment développer une conscience de l’impôt comme manière de travailler à la justice et à la cohésion sociale ? Comment développer le goût des métiers d’aide à la personne et plus largement les métiers de la fonction publique au service de la personne humaine ? Comment faire de la diaconie dans l’Église une réalité en donnant effectivement la parole aux plus pauvres ? Comment entrer plus profondément dans une économie de partage et de don (Benoît XVI y invitait dans sa dernière encyclique) ?

Oui, je me réjouis de voir autant d’énergie déployée par de jeunes chrétiens. Mais, je souhaite que cette énergie ne se laisse pas récupérer politiquement. Je souhaite également que l’on passe de la colère et de la dérision au dialogue respectueux avec toutes les composantes de la société. Les réseaux sociaux peuvent nous donner l’impression que la rue devient un peu partout le lieu normal de l’expression. Ne nous laissons pas prendre au piège connu dans les années 68 du diptyque : manifestation/répression… Ne nous laissons pas instrumentaliser…Par quelques gestes symboliques, le pape François nous convoque à l’essentiel.
                                                                                                     Jean-Marie ONFRAY